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Description:
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Médias dans la ligne, encadrement patriotique pro-Kremlin de la jeunesse, passeportisation intensive... Plongée dans la vie de la partie de la région de Kherson administrée par la Russie, à l’heure où le plan de cessation des hostilités de Washington veut faire accepter les conquêtes militaires de l’armée de Vladimir Poutine comme un état de fait. De notre envoyée spéciale à Genishensk, Djankoï, un des postes de contrôle des entrées et sorties entre la partie de la région de Kherson où flotte le drapeau russe et la Crimée annexée en 2014. C’est notamment par là que sont entrés les soldats de Vladimir Poutine lancés à l’assaut de l’Ukraine en février 2022. Plus de trois ans après, ce nœud stratégique reste sous très haute surveillance. Contrôle systématique des identités, fouille minutieuse des véhicules et des bagages, potentiel examen poussé des téléphones et de leurs contenus, auxquels s'ajoute la menace planante d'un interrogatoire par le FSB (les services russes de sécurité intérieure). Pour la presse internationale accréditée en Russie, l’accès est soumis à une autorisation qui doit être sollicitée auprès des autorités locales. La partie de la région sous contrôle russe vit, elle, avec un couvre-feu strict de 22 heures à 6 heures. À Genishensk, la capitale administrative des autorités russes, située à 80 km de Djankoï, personne ne plaisante avec la règle : on doit passer ses dernières commandes au restaurant avant 19h, pour être sûr que chacun, clients comme membres du personnel, soit rentré chez soi à l’heure fixée. « Guerre idéologique »La ville est gardée à toutes ses entrées par des barrages militaires, et dans les rues, la présence des forces de sécurité (soldats, police militaire, garde nationale..) est imposante. La journée, malgré le soleil printanier, pas de promeneurs visibles le long des sentiers longeant la mer d’Azov ou bien dans les allées ombragées de la ville. On se déplace dans l’espace public pour vaquer à ses affaires avec un but précis, et la population locale tient ses conversations dans les magasins à voix basse, presque en murmurant. Les regards sur les étrangers de passage sont lourds de questions et d’inquiétude. Les armes parlent surtout dans une zone dite « d’accès spécial » le long d’une distance de 30 kilomètres en bordure du Dniepr. Ce jeudi 1er mai, selon un message sur Telegram de Vladimir Saldo, le dirigeant régional nommé par Moscou, une frappe de drones ukrainiens a tué au moins sept personnes et fait plus de 20 blessés dans la ville d'Olechky. Même si le bruit des armes est bien plus loin, à Genishensk on vit aussi toujours à l’heure de la guerre. Et pas seulement sur le plan militaire : « Jusqu’à aujourd’hui encore, nous menons une guerre idéologique »,explique Oksana Kalachnikova, cheffe du département de politique intérieure au sein de l’administration installée par la Russie, ainsi que la responsable du comité d'organisation de la célébration du 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. « Et dans certains endroits, nous menons très activement une guerre de l'information, car il est clair qu'il y a encore ici des opposants, des pro-ukrainiens. » Radio Tavria, mise en place en 2023, est l’un des instruments de ce combat revendiqué. Elle diffuse en journée de la musique, des débats, et des bulletins d’actualités quasiment toutes les heures. Une édition peut ainsi débuter par le rapport quotidien rédigé par les forces armées russes, repris in extenso par la présentatrice :« Au cours de la journée écoulée, les formations armées ukrainiennes ont perdu dans la direction de Kherson plus de 90 militants ; des unités du groupement de troupes Dniepr ont vaincu les effectifs et détruit l'équipement d’une brigade d'assaut, de deux brigades de défense côtière et d'une brigade de défense. Les pertes ennemies comprennent un véhicule blindé de transport de troupes, deux véhicules blindés de combat, neuf véhicules, trois pièces d'artillerie, deux stations de guerre électronique, une station radar, une batterie et deux dépôts de munitions ». La suite concerne notamment les dernières annonces du gouverneur, les mesures prises par l’administration locale. Un contenu au total très similaire à ce qu’on peut lire, entendre ou voir dans les médias fédéraux légitimistes russes. Radio Tavria est là seule à diffuser officiellement dans cette partie de territoire annexé par la Russie en septembre 2022, à la suite de référendums condamnés et jugés fictifs et illégaux par l'Ukraine, soutenue notamment par l’administration Biden, l’Union européenne ainsi que l’Assemblée générale de l’ONU par un vote de 143 voix pour, cinq contre et 35 abstentions. Dans cette ville côtière qui fût longtemps une ville de villégiature comme en témoigne la présence de nombreux hôtels, il est quasiment impossible d’avoir accès à d’autres sources d’information que les médias officiels : internet passe très mal et les VPN ne fonctionnent quasiment pas. « Formater toute une nouvelle génération loyale au Kremlin »Pour renforcer davantage son emprise, la Russie mise sur l’avenir et intensifie tout particulièrement ses efforts financiers et humains en direction de la jeunesse. Les écoles sont l’objet d’une attention spéciale et pour cause : l’administration locale revendique de vouloir formater toute une nouvelle génération loyale au Kremlin. Sur la façade de l’une d’entre elles, le portrait fraîchement peint de Daria Douguina, la fille de l'idéologue ultranationaliste Alexandre Douguine, tuée en août 2022 dans la région de Moscou dans l’explosion de sa voiture. Journaliste et politologue, elle affichait comme son père un soutien ouvert à l’offensive russe en Ukraine. L’école numéro 3 de la ville fleure bon le neuf, et sa directrice Zoya Anatolevna Yasintseva la fait fièrement visiter : « Regardez, nous avons mis des tables de ping-pong ici », détaille-t-elle. « Nous avons aussi des espaces dédiés à l’entrainement pour l’aviron, et nous avons même une élève qui a ramené une médaille d’or d’une compétition à Moscou ». Zoya Anatolevna Yasintseva invite à entrer dans une classe d’adolescents de 14 -15 ans, réunis sous la houlette de membres d’un des nombreux mouvements de jeunesse encouragés par l’administration locale, le mouvement panrusse des volontaires pour la victoire, présent aussi dans les frontières internationalement reconnues de la Russie. C’est sa responsable locale, Yana Yakoucheva, étudiante de 20 ans à la faculté de médecine de Génishensk, qui s’adresse aux élèves. L’activité du jour : écrire aux combattants, actuels ou anciens, de l’armée russe : « Vous commencez par les mots "bonjour, cher soldat" ou “bonjour, cher vétéran” », conseille Yana Yakoucheva. « Après cela, vous pouvez écrire des mots de soutien, des mots de gratitude ». La jeune femme ne ménage pas ses efforts pour convaincre son jeune public de rejoindre son mouvement en vantant ses nombreuses activités. Avec notamment comme argument, un séjour cet hiver à Saint-Pétersbourg : « J’ai eu l’honneur d’être invitée le 27 janvier dernier aux commémorations de la fin du siège de Léningrad », dit-elle debout devant le tableau. « C’était vraiment cool, des émotions que je ne peux même pas décrire ». Clou du déplacement à ses yeux : « J’ai pu apercevoir deux présidents, Alexandre Loukachenko et Vladimir Vladmirovitch Poutine ». « Affiches dans les écoles pour rejoindre les formations militaires dans toute la Russie »Dans une autre classe, des élèves de 8 - 9 ans en uniforme, cheveux nattés ou ramassés en queue de cheval pour les fillettes, coupés net pour les petits garçons. Tous assis sages comme des images le long d’un mur où est notamment accroché le portrait de Vladimir Poutine. C’est le jour d’une leçon dont on leur a répété à quel point elle était essentielle : ce qu’on appelle la « conversation sur les choses importantes », soit un cours sur le patriotisme. L’institutrice précise en entrée en matière comme premier point cardinal : « Nous devons avoir foi en la vérité. Seule la vérité est nécessaire. Vous devez y croire. » Elle lance ensuite une vidéo sur fonds de chanson patriotique connue vantant la Russie martiale, le tout sur des images montrant Moscou et ses bâtiments officiels, ainsi que les parades militaires qui y défilent. « Voilà la capitale de notre patrie », dit l’enseignante aux enfants. Elle aussi, enfin, fait écrire aux élèves dans un silence studieux des lettres aux soldats russes « qui se battent pour nous, notre pays et votre futur », dit-elle, et fait réciter des poèmes patriotiques russes. Dans les couloirs, on se bouscule et on chahute comme dans n’importe quel établissement scolaire. Mais dans l’entrée de l’école, des affiches invitent à rejoindre des écoles militaires dans toute la Russie. Une table est aussi dressée pour mettre en valeur à la vue de tous les premières contributions scolaires sur les commémorations du 9 mai 1945 célébrant la capitulation de l'Allemagne nazie. Depuis le lancement de l'offensive contre l'Ukraine en 2022, les forces russes ont sécurisé des cérémonies du 9 mai dans les territoires conquis, avant même leur annexion. En cette année particulière, qui marque les 80 ans de la victoire des Alliés, l’administration locale présente un très large éventail d’efforts de formation des jeunes et des adultes, et de préparation de très nombreuses cérémonies de commémoration et événements, dont elle avance qu’elles seront évidemment très suivies. La comptabilité est en tout cas soigneusement entretenue et présentée par Oksana Kalachnikova : « L'année dernière, environ 15 000 personnes ont participé aux événements consacrés à la célébration du 9 mai. Ce chiffre ne concerne que la seule ville de Genichensk. Et cette année, je pense que nous allons largement battre ce record. » Le Kremlin s’attache depuis 2022 à faire un parallèle historique entre sa guerre en Ukraine et la Seconde Guerre mondiale. Y adhérer est une des démonstrations de loyauté essentielles exigées par le pouvoir.Une autre, tout aussi fondamentale pour Moscou, est l’acquisition de la citoyenneté russe. Là aussi, Oksana Kalachnikova vante les chiffres locaux en matière de passeportisation : « En avril de cette année, 16 000 passeports russes ont été délivrés au cours du seul premier trimestre. On parle désormais de plus de 250 000 passeports déjà attribués dans la région. Je pense que nous approchons le chiffre de 300 000. Cela représente la quasi-totalité de la population adulte de la région de Kherson car selon les statistiques officielles, elle compte 380 000 habitants. Ce travail a été récemment intensifié et nous constatons une dynamique positive, car c’est impossible de refuser la citoyenneté d’un État, qui fait tant pour vous ». Pour expliquer les chiffres qu’elle présente, l’administration installée par la Russie met en avant ses efforts pour reconstruire et rénover des routes et des bâtiments, avec l'idée que la qualité de vie serait aujourd'hui bien meilleure qu'avant. Ce passeport russe est surtout devenu nécessaire pour toute une série de procédures administratives. Selon des ONG, les civils des territoires annexés subissent des pressions pour le prendre. Kiev dénonce des méthodes « illégales » qui violent sa souveraineté. L'Union européenne a déclaré qu'elle « ne reconnaîtrait pas les passeports russes délivrés dans les régions d'Ukraine tenues par Moscou ». S'ajoute une date butoir : par oukaze de Vladimir Poutine signé le 20 mars dernier, les habitants de Genishensk comme ceux de tous les territoires sous administrés par la Russie ont jusqu'au 10 septembre dernier délaipour prendre un passeport russe. Au-delà, ceux qui ne l’ont pas fait seront considérés comme des migrants illégaux. Et devront partir. |