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C’était il y a six ans. Nos deux collègues de RFI Ghislaine Dupont et Claude Verlon étaient enlevés puis assassinés à côté de Kidal dans le nord du Mali : un acte revendiqué par al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Six ans après, deux des ravisseurs présumés courent toujours et de nombreuses questions restent encore sans réponse. Notamment sur l’action menée par les forces françaises après l’enlèvement. C’est la raison pour laquelle Apolline Verlon, la fille de Claude Verlon, a décidé d’adresser une lettre ouverte à Emmanuel Macron. Apolline Verlon lit un extrait de sa lettre au président français avant de répondre aux questions de Pierre Firtion.
Apolline Verlon: « Monsieur le président, mon père est mort le 2 novembre 2013 et depuis ce jour, il me semble que c’est mon cœur qui s’est arrêté de battre. Cela fait six ans que j’attends que la vérité soit faite sur ce qui s’est passé à Kidal, ce samedi 2 novembre.
Vous sembliez incarner une façon si nouvelle d’aborder la fonction ! Votre personnalité, votre jeunesse, me semblaient soudain incompatibles avec cet endormissement dans lequel voulaient m’entraîner mes interlocuteurs précédents. Cette fois, c’était sûr. Quelqu’un allait taper du poing sur la table et allait secouer les services, les armées, les enquêteurs de Paris à Bamako, jusqu’à ce que la vérité tombe, quelle qu’elle soit ! ».
RFI : Pourquoi écrire, comme ça, au président français, six ans après la mort de votre père ? Parce que l’enquête n’avance pas assez vite, selon vous ? Parce que vous avez besoin que les choses bougent ?
Pourquoi une lettre ? Parce que j’étais déjà déçue de voir que cela fait deux ans et demi que le président est à la tête du pays et qu’il ne nous a toujours pas reçu, que ma démarche est transparente, comme j’aimerais que tout, dans ce dossier, le soit. On a des versions encore différentes aujourd’hui et cela fait maintenant six ans. Aussi, je pense qu’il est temps de nous dire la vraie vérité.
C’est déjà douloureux de les avoir perdus. C’est une tristesse, un manque au quotidien, une absence douloureuse… Le fait de ne pas savoir amplifie cette souffrance.
Vous demandez, aujourd’hui, au président Macron de s’investir sur ce dossier et de vous recevoir, vous, les familles ?
Oui, on aimerait être reçues. J’aimerais sentir qu’il connaît le dossier, que cela le touche, qu’il a envie de nous aider dans la démarche de transparence, de vérité dans ce dossier, de savoir ce qui a pu leur arriver à Ghislaine et papa.
Ne pas être reçues… Ce n’est pas une forme de mépris, mais c’est comme si… « Bon, c’est un dossier parmi d’autres. Oui, il faudrait que je le traite mais on passe… ». Au bout de deux ans et demi, nous n’avons toujours pas été reçues par le président.
Vous avez le sentiment, six ans après et deux ans et demi après l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, qu’il y a une sorte de chape de plomb autour de cette affaire ?
En tout cas c’est sûr qu’il y a quelque chose de louche ou bien de suspect ou de pas clair. Parce que là, il y a encore quelques mois, on a pu l’entendre sur l’antenne de RFI et sur celle de France Inter, nous apprenons que les forces spéciales étaient présentes à Kidal et sont intervenues. Pourquoi avoir attendu cinq ans et demi pour nous le confesser, en tout cas pour qu’on le découvre ? Pourquoi on ne l’a pas dit tout de suite ? S’il n’y a rien à cacher, eh bien dites-nous maintenant. Plus on attend, plus le doute est grand !
Cela vous étonne que l’armée française, le gouvernement français, n’aient pas pu dire, comme dans d’autres affaires : « Oui, les forces spéciales françaises sont intervenues ». Qu’il n’y ait pas eu de transparence autour de cela, cela vous pose énormément de questions ?
Oui, cela pose question car comment vont-ils pouvoir justifier le fait d’avoir attendu autant de temps pour nous dire, un jour, la vérité quand elle sera connue, parce qu’elle va l’être ?! Il vaut donc mieux nous le dire, le plus tôt possible, sinon cela aggrave les possibles excuses, les possibles dysfonctionnements qu’il y a pu y avoir. Par conséquent, plus tôt on saura ce qui s’est passé, mieux ce sera pour nous déjà, les familles, mais aussi pour eux, je pense. Il y a forcément quelqu’un ou plusieurs personnes qui savent ce qui a pu se passer… des ordres qui ont pu être donnés, je n’en sais rien… une faille, quelque chose. Donc voilà, levons le voile ! On veut juste savoir ce qui s’est passé ce 2 novembre.
Six ans après, Apolline Verlon, c’est impossible d’arriver à faire son deuil quand on ne sait pas, comme vous, comment son père est décédé ?
Faire son deuil c’est… Je n’arriverai pas à donner la définition de « faire un deuil » parce la vie continue sur plein d’aspects. En fait, c’est la quête de la vérité. C’est être tranquille. C’est avoir l’esprit un peu plus serein. Ne pas savoir ce qui lui est arrivé, ne pas savoir ce qu’il a pu vivre, ne pas comprendre pourquoi cela prend autant de temps pour nous l’expliquer… Ça, ça vous mine ! Ça vous ronge de l’intérieur !
Avec votre avocate, vous avez quand même le sentiment que les choses bougent. L’enquête avance, vous le disiez, très lentement mais petit à petit on apprend encore des choses, six ans après. On a ainsi appris que les forces spéciales étaient intervenues… Vous le disiez tout à l’heure, vous êtes convaincue qu’un jour on saura le fin mot de l’histoire ?
Vous savez, je pense que je vais vous dire quelque chose, que je vais m’en mordre les doigts et que je vais me faire disputer par mon avocate, mais la justice, je n’ai pas l’impression qu’elle avance beaucoup. J’apprends plutôt des choses par les confrères de Ghislaine et papa, par les journalistes. Par vous.
C’est vous qui menez l’enquête et qui faites en sorte que ces réponses arrivent, que l’on fasse ces découvertes. J’aurais préféré apprendre l’intervention des forces spéciales par le juge Herbaut, qu’il nous dise: « Voilà, madame Verlon, madame Dupont, on a trouvé quelque chose, là, qui nous pose question », mais non. Les rendez-vous que nous avons, je les trouve platoniques.
La lettre ouverte d'Apolline Verlon au président français est publiée en intégralité sur le site du quotidien Ouest-France ce week-end. |