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Jean Merckaert est rédacteur en chef de la revue Projets, membre du conseil d'administration de l'association Sherpa et auteur de plusieurs publications sur les biens mal acquis. Il nous dresse son bilan de la politique françafricaine de Jacques Chirac, de ses réseaux, de ses intérêts. Jean Merckaert est l'Invité Afrique de RFI, il répond aux questions de David Baché.
RFI : Qu’est-ce que vous retenez de la politique africaine de Jacques Chirac pendant ses deux mandats présidentiels ?
Jean Merckaert : Ce qu’on peut reconnaître à Jacques Chirac, c’est, sans doute, un réel intérêt pour l’Afrique. Maintenant, il y a d’une part la face publique : Jacques Chirac se présente comme un ami de l’Afrique - non, d’ailleurs, sans un certain paternalisme -, il plaide pour l’augmentation de l’aide des pays riches en faveur de l’Afrique. D’ailleurs, on peut lui reconnaître sa plaidoirie en faveur de mécanismes innovants pour financer le développement, comme des taxes internationales. Mais derrière cette face publique, s’en cache une autre beaucoup plus obscure. Et dans l’ensemble, le bilan reste réellement assez sombre, au point que François-Xavier Verschave a pu y consacrer un ouvrage qu’il a intitulé « Noir Chirac » pour désigner la politique africaine menée par l’ancien président. En réalité, il faut se souvenir que Jacques Chirac a fait toute son éducation politique auprès de Jacques Foccart. Jacques Foccart, le père de la françafrique, le bras droit de Charles de Gaulle. Jacques Chirac l’a appelé auprès de lui quand il est parvenu à l’Élysée et, pratiquement, il lui parlait tous les jours. De cet héritage, Jacques Chirac a conservé une vision de l’Afrique marquée, finalement, par la défense d’un précarré de la France en Afrique, où Paris protège ce qu’il lui reste d’influence géopolitique et où, surtout, la France sécurise son approvisionnement, à la fois en énergie et en minerais.
Comment sont définies les priorités de Jacques Chirac en Afrique ?
À cette époque-là, la politique africaine de la France est définie dans un triangle entre Elf, l’État-Major, c’est-à-dire l’armée, et l’Élysée. Dans cette vision, finalement il importe peu que les dirigeants avec lesquels on a affaire en Afrique soient ou non des démocrates, pourvu qu’ils servent les intérêts de la France. C’est quand même cela, le fond de la vision chiraquienne de l’Afrique. Et d’ailleurs, on se souvient quand même que, quand il était Premier ministre, en 1986, Jacques Chirac disait que les Africains ne sont « pas mûrs pour la démocratie ». Tout comme Mitterrand, il a soutenu sans vergogne des dirigeants peu recommandables. À la fois des tyrans, comme Eyadéma au Togo ou Idriss Déby au Tchad, ou encore le maréchal Mobutu au Zaïre. Il faut se souvenir qu’en 1996, Jacques Chirac a été jusqu’à envoyer des mercenaires pour tenter de sauver le maréchal de la débâcle. Il a aussi soutenu le retour à la présidence de Denis Sassou-Nguesso, à l’issue d’une guerre extrêmement meurtrière, largement financée par des acteurs économiques français, dont Elf. Et on se souvient aussi des amitiés de Jacques Chirac avec Ben Ali en Tunisie, avec Omar Bongo au Gabon, parmi tant d’autres.
Ses amitiés, comment se traduisaient-elles ?
Un certain nombre de ces dirigeants ont renvoyé l’ascenseur de ce soutien français, en finançant les campagnes de Jacques Chirac et aussi d’autres responsables politiques français. C’est aujourd’hui largement documenté. Les financements d’Omar Bongo en faveur de Jacques Chirac et ensuite en faveur de Dominique de Villepin et de Nicolas Sarkozy ont déjà fait couler beaucoup d’encre. Il y a un certain nombre de témoignages concordants en ce sens. On sait, aussi, qu’il y a eu des financements ivoiriens. Et puis des rumeurs sont insistantes concernant un certain nombre d’autres capitales africaines. D’ailleurs, un certain nombre de ces dirigeants se sont sentis tellement bien accueillis en France sous le règne de Jacques Chirac, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’ils ont investi assez massivement sur le sol français un argent qu’ils avaient pour partie, au moins, amassé sur le dos de leur population. C’est ce que l’on peut aujourd’hui qualifier de « biens mal acquis », pour un certain nombre de ces dirigeants qui devront, espérons-le, en répondre devant la justice.
Vous parlez d’une « politique de réseau » pour qualifier la politique africaine de Jacques Chirac, ce qui n’est d’ailleurs pas nouveau ?
Cette politique occulte s’appuie aussi sur une totale confiscation de la politique africaine entre les mains de l’Élysée. Finalement, le Parlement, en France, n’a pas son mot à dire sur la politique étrangère de la France en Afrique. Elle s’appuie, au contraire, sur des réseaux. C’est une politique pratiquement privatisée. C’est l’âge d’or des réseaux, encore, sous Jacques Chirac. Les réseaux Foccart, les réseaux Pasqua, qui reprennent du poil de la bête, après les réseaux Mitterrand. C’est l’âge d’or des intermédiaires. On pense, évidemment, à Foccart, mais aussi à Patrick Mougin, à Robert Bourgi… Des personnalités qui n’ont pas de mandat électif, mais qui interviennent pour faire du lien entre les chefs d’État. Et c’est aussi l’âge d’or des mercenaires : Paul Barril, par exemple, succédant à Bob Denard. Si on regarde rétrospectivement, c’est un peu avec tout cela qu’à la fin du mandat de Jacques Chirac, en 2007, on avait pu espérer tourner la page. Maintenant, cette nouvelle génération de Nicolas Sarkozy et de François Hollande a-t-elle vraiment tourné la page du néocolonialisme ? Malheureusement, il est permis d’en douter. |